Noël-Cerneux, village d’artistes

Noël-Cerneux, village d’artistes

par Brice Leibundgut

À mi-chemin entre Morteau et Le Russey, Noël-Cerneux est un village du Haut-Doubs horloger, dont les habitants sont appelés les Grélots, gentilé à l’étymologie incertaine.

Le mot « cerneux » désignait autrefois un lieu récemment défriché, une sorte de clairière « cernée » d’une clôture. Ce mot revient parfois dans le nom des villages et des hameaux de Franche-Comté. Les textes anciens évoquent le village sous le nom de Novel-Cerneux, c’est-à-dire celui d’un cerneux récemment gagné sur la forêt. Du plus loin que l’on remonte, cette bourgade est donc marquée par le travail du bois : il n’est pas étonnant qu’elle ait été le berceau de familles de sculpteurs sur bois.

Noel-Cerneux, carte postale ancienne (detail)Noël-Cerneux, carte postale ancienne (détail)

Une tradition de sculpture

C’est notamment le cas de la famille Tournier (peut-être des « tourneurs » d’objets en bois) et de celle des Monnot qui leur sont apparentés. La branche la plus célèbre est celle d’Etienne Monnot, qui doit fuir Noël-Cerneux au moment de la Guerre de Dix Ans au cours de laquelle le village est rasé par les troupes de Weimar. Etienne Monnot quitte la montagne et s’installe successivement à Orchamps-Vennes, Baume-les-Dames puis Besançon. Mais si ses œuvres taillées dans le bois sont reconnues, c’est son fils Pierre-Etienne Monnot (1657-1733) qui connaîtra la gloire en s’exilant à Rome puis à Kassel en Allemagne : c’est un des meilleurs sculpteurs sur marbre du baroque tardif, influencé par les réalisations du Bernin. On peut encore admirer de nombreuses œuvres de Pierre-Etienne Monnot à Kassel et en Italie où il eut même l’honneur de sculpter le tombeau du pape Innocent XI pour Saint-Pierre-de-Rome.

Mais d’autres branches Monnot restèrent dans la région et se spécialisèrent dans la sculpture sur bois de mobilier religieux, participant alors à l’émergence d’un courant baroque comtois. C’est le cas d’Hugues-Jean Monnot (1673-1729) : né à Noël-Cerneux, il part s’établir à Porrentruy d’où il travaille dans la région d’Ajoie ; il va ensuite passer plusieurs années à l’Abbaye de Lucelle (sur la frontière entre le Haut-Rhin et le Jura suisse) où il sculpte plusieurs autels ainsi qu’une chaire remarquable aujourd’hui visible dans l’église de Fresse en Haute-Saône. Autre sculpteur du même village et de la même famille, Frère Antoine Monnot (1683-1752) passa toute sa vie à l’Abbaye de Bellelay (Jura bernois) dont il sculpta le mobilier.

Et en remontant encore plus haut, on trouve un autre enfant de Noël-Cerneux, Laurent Perroud qui fut un fameux sculpteur de fontaines Renaissance au XVIème siècle en Suisse, notamment à Porrentruy, à Neuchâtel et à Lausanne.

 

La villégiature d’Isenbart

Le peintre bisontin Emile Isenbart (1846-1921) est référencé comme un artiste de l’Ecole de Barbizon, peut-être pour son goût de la nature. Il a souvent représenté des paysages de Franche-Comté, et notamment des sous-bois et des bords de rivière.

Il venait régulièrement en villégiature au Bélieu, d’où il rayonnait pour peindre des paysages du Haut-Doubs horloger. C’est ainsi qu’il a peint plusieurs vues de Noël-Cerneux, autour d’une fontaine ou d’un abreuvoir, ou encore représentant les tourbières que l’on rencontre entre ce village et Le Bélieu.

Noel-Cerneux, par Emile Isenbart

Noël-Cerneux, par Émile Isenbart

 

 

Certains de ces tableaux étaient autrefois accrochés au presbytère de Noël-Cerneux. Pendant la réfection de ce bâtiment, il y a quelques années, on a pu les voir exposés au Musée de Pontarlier.

 

 

 

Zingg et Robbe

Dans les années 1930, il n’était pas rare de voir deux artistes en train de peindre l’église du village : il s’agissait de Jules Zingg (1882-1942), dont le nom est prononcé « Zaingue » en Comté, et de Gaston Robbe (1900-1954).

Jules Zingg, qui s’était installé à Paris depuis sa formation, revenait alors souvent dans le Haut-Doubs, notamment au Russey où il prenait pension à l’Hôtel de la Couronne. C’est là qu’il rencontra celui qui était alors le notaire du village, Gaston Robbe : ce dernier s’était découvert une véritable passion pour la peinture et accompagnait le peintre, alors reconnu, quand il allait poser son chevalet dans la nature. Robbe, qui était à la fois chasseur et pêcheur, connaissait bien la région et pouvait faire découvrir à l’artiste les plus beaux points de vue.

Noel-Cerneux, par Jules Zingg (detail)

Noël-Cerneux, par Jules Zingg (détail)

Et c’est ainsi qu’ils ne manquèrent pas d’aller à Noël-Cerneux dont l’église miniature aux proportions harmonieuses, coiffée d’un clocher comtois, est « cernée » par de lourdes fermes à thuyé : ce village me fait parfois penser à un décor de train électrique, à base de maisons miniatures comme celles de la marque Faller.

Le 13 février 1939, Gaston Robbe écrit à Jules Zingg : « La neige n’a donc aucun attrait pour vous cet hiver ? C’est regrettable car vous vous privez de bien belles joies. La saison se fait bien, et le temps est devenu acceptable. Après les grands froids de décembre, la neige avait disparu. Elle était revenue en abondance et nous avons eu une période ensoleillée, un peu trop peut-être. Après une nouvelle fonte, il neige à nouveau, et j’ai en somme continuellement sous les yeux, de la matière neuve et propre. »

Car à l’instar de Robert Fernier, Zingg et Robbe aimaient peindre la neige sous toutes ses formes, la neige fraîche juste tombée, les neiges verglacées et « cartonnées », les congères et les « menées » le long des routes, la neige mouillée, la gadoue des neiges fondues… Leurs paysages sont brossés à grands coups de pinceau. Zingg y ajoutait parfois des silhouettes de paysans trapus qui peuvent évoquer des personnages de Brueghel.

Noel-Cerneux, par Gaston RobbeNoël-Cerneux, par Gaston Robbe

 

Joseph Aubert

Le clocher à l’impériale de l’église de Noël-Cerneux a été assez récemment couvert de tuiles vernissées, avec un décor harmonieux de fleurettes dans une trame losangée qui n’existait pas sur les peintures ou les photos anciennes.

En entrant dans la petite église, on aura la surprise d’y découvrir derrière l’autel un grand tableau sur toile marouflée, peint en 1889 par Joseph Aubert (1849-1924) : il représente Les adieux de saint Claude aux Bisontins.

Ce célèbre peintre religieux, auteur par exemple de nombreuses toiles à Notre-Dame-des-Champs à Paris, avait épousé Pauline Bouquet, fille du savant Jean-Claude Bouquet originaire de Morteau. Il avait donc l’habitude de venir dans le Haut-Doubs où il acquit le château de Mancenans-Lizerne, près de Maiche.

Les adieux de saint Claude aux Bisontins, par Joseph AubertLes adieux de saint Claude aux Bisontins, par Joseph Aubert

C’est à cette occasion qu’il peignit plusieurs toiles pour les églises de la région, en particulier un triptyque de Saint-François d’Assise au Bélieu et deux tableaux illustrant la vie de saint Claude, celui de Noël-Cerneux et celui de l’église des Fins qui figure la mort du saint.

 

Un village d’artistes

D’autres peintres de la région représenteront encore la commune, comme par exemple le Mortuacien Michel Heintz (1910-1987), le Maichois Paul Decrind (1916-1995), Henri Chapatte (1918-1997), le paysagiste de Roset-Fluans Roger Elger (1929-2012), le pastelliste de La Chaux-de-Gilley ou encore plus récemment Jean-Marie Vuillier.

Et comme tous ces différents artistes sont venus un jour poser leur chevalet à Noël-Cerneux, qu’il s’agisse d’Isenbart, de Zingg, de Robbe, de Decrind, de Chapatte et de bien d’autres, on peut voir de temps à autre passer dans les ventes aux enchères des tableaux représentant ce village qui mériterait donc d’être considéré comme le Saint-Paul-de-Vence du Haut-Doubs.

Noel-Cerneux, par Paul Decrind

 

 

 

 

Noël-Cerneux, par Paul Decrind

 

 

 

 

 

Noel-Cerneux, par Jean-Marie Vuillier

 

 

Noël-Cerneux, par Jean-Marie Vuillier

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bibliographie

Les Monnot, sculpteurs de Noël-Cerneux, par Brice Leibundgut, CEGFC, bulletin n°124

Franc comme un Comtois, par Brice Leibundgut, Station Comté, 2014

Gaston Robbe, cahier de l’exposition de Pontarlier, 2010

 

Vous pouvez télécharger l’article original de M. Brice Leibundgut ici :

Noël-Cerneux, village d’artistes

 

3 Réponses pour Noël-Cerneux, village d’artistes

  1. Poser son chevalet ou plus simplement prendre une photo puis la transcrire en peinture à l’atelier. C’est le cas pour Chapatte, où j’ai retrouvé la photo car un exemplaire était remis au paysan qui donnait son accord pour être sur un futur tableau. (coucou Brice).

  2. Geneviève Pérès Labourdette

    Je connaissais ces différents artistes, notamment à travers des reproductions en noir et blanc du Pays Comtois, mais quel plaisir de les voir en couleur et d’en avec leur historique. Merci Brice

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