Vanille Pistache par Tristan Bernard

Une nouvelle de l’Almanach Vermot 1928

Humour - Vanille Pistache - Tristan Bernard-1928-3 detoureVanille Pistache, illustration de Maurice Cuvillier

Mademoiselle Gantellier n’était peut-être pas très âgée, à l’époque où elle me donnait des leçons d’histoire et de français. Mais je n’avais que huit ans, et toutes les personnes qui avaient dépassé la cinquantaine m’apparaissaient de très loin, sur un même plan qui s’appelait la vieillesse.

Mlle Gantellier était épaisse et large, avec un teint de beurre. Quelques frisures pas très fournies égayaient mal son vaste front.

Elle venait trois fois par semaine, de quatre à cinq. Que c’était long, une heure, au temps où je prenais des leçons !

Humour - Vanille Pistache - Tristan Bernard

Certains jours, je répondais aux questions avec une rapidité étourdissante. D’autres fois, tout ce que j’avais d’intelligence était sorti brusquement, laissant ma bouche béante et mes yeux grands ouverts. Et Mlle Gantellier répétait et criait ses questions comme un facteur autour d’une maison vide. D’autres fois, c’était encore plus décevant, car en tire-bouchon sur ma chaise, les sourcils crispés, les lèvres serrées, je paraissais concentrer mon attention avec une terrible énergie. Et je souffrais visiblement de ne pas écouter… Puis, tout à coup, le contact s’établissait entre la question et la réponse, et à la demande : « Qui a gagné la bataille de Vouillé ? » je disais  « Clovis » d’un ton pressé et dédaigneux.

Papa décida un jour que, chaque fois que j’aurais pris une bonne leçon, la maîtresse et moi, nous irions manger des glaces.

Nous partions tous les deux chez le pâtissier. Je prenais une glace au chocolat, et la maîtresse une vanille-pistache. Alors, c’était son tour à elle de s’isoler du monde. J’avais fini bien avant elle, et je la regardais détacher alternativement une petite cuillerée jaunâtre et une petite cuillerée verte, et les savourer en fermant les yeux. À partir de ce jour, je ne pris que de très bonnes leçons.

Mlle Gantellier pendant les soixante minutes qu’elle me consacrait, était d’une extrême rigueur, car la perspective de la glace au chocolat n’avait pas discipliné mon âme vagabonde. Mais quand papa ou maman arrivait, à la fin de l’heure, la maîtresse répondait invariablement :

– La leçon a été bonne aujourd’hui.

Et nous allions chez le pâtissier.

Un jour j’avais été insupportable. C’est un des plus graves souvenirs de mon enfance. J’avais trempé mon doigt dans l’encrier, j’avais mâché du papier et dénatté les franges du tapis, et je m’étais montré incapable de terminer les noms les plus connus, dont Mlle Gantellier me tendait généreusement la première et même la seconde syllabe.

À la fin de cette leçon, je m’étais bien rendu compte que, cette fois, le verdict serait impitoyable. Alors, dans ma terreur de l’entendre formuler, j’avais pris éperdument les devants, et, les larmes tout près des yeux, j’avais crié à mon père, dès qu’il était apparu dans la chambre :

– Je n’ai pas été sage !
– Ah ! Ah ! avait dit papa sans grande conviction, mais esclave des principes, alors il n’y aura pas de glace aujourd’hui !

Un affreux silence suivit le prononcé du jugement… Soudain, une voix de bonté, de suprême indulgence sembla descendre du ciel :

– Monsieur, pardonnez-lui. Il a été étourdi. La prochaine fois il sera plus docile et plus attentif surtout.

Papa dont la sévérité ne demandait qu’à être fléchie, sortit de sa poche la pièce d’argent qui servait à régler le pâtissier.

Nous partîmes, mademoiselle et moi. Elle marchait à côté de moi, énorme et silencieuse. Enfin, elle se décida à parler :

– Dorénavant, mon enfant, souvenez-vous de ceci : ce n’est pas à vous à raconter si je suis contente ou mécontente de vous. C’est moi seule qui en suis juge, et je suis assez grande pour le dire…

 

Tristan Bernard

Humour - Vanille Pistache - Bernard Tristan signature

 

 

 

 

Dans le prolongement de la publication du bulletin du Jura Français n°327 Août-Octobre 2020, consacré au dossier L’humour de chez nous nous vous proposons d’imprimer ou d’archiver cet article :

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Vanille Pistache, par Tristan Bernard, Almanach Vermot 1928.pdf

 

Une réponse pour Vanille Pistache par Tristan Bernard

  1. Michelle PY épouse BUGNON

    Merci pour ce supplément de l’almanach Vermot 1928 (92 ans) aussi délicieux qu’une glace vanille/pistache.

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